Tu as enfin osé. Tu as eu le dernier
courage, le dernier soubresaut : tu as poussé la porte avec peut-être la
dernière parcelle d’énergie que te
laissait ton immense désespoir et, dès ce moment, ton accueil fut notre grand
souci.
A te voir, nous avons reconnu dans ta
démarche et ton regard, l’être meurtri et abattu que nous étions nous-mêmes
lors de notre entrée. Cet appel, non pas à la pitié, mais à l’aide, à la
compréhension qu’à notre sens le monde entier nous refusait et que les yeux,
mieux que les mots que tu aurais pu dire, exprimaient avec anxiété, nous
l’avions crié avant toi.
La main que tu nous tendais si
gauchement, comme si tu te sentais humilié d’être des nôtres ce soir, comme si
tu te croyais affligé d’une tare, cette main, nous te l’avons serrée pour te
sauver, pour te « tirer de là ».
Comment faut-il enclencher le contact
avec toi, une fois servie la tasse de
café traditionnelle ? Faut-il t’entourer, te parler, te secouer peut-être ?
Ou tenter de te
faire parler… ou encore te laisser dans ton coin écouter et juger, et peut-être
mal juger ?
Tout cela doit dépendre de ta réaction,
de ta propre attitude lorsque, pour la première fois, tu te trouves devant des
alcooliques de tous âges et de tout poil qui se réunissent pour ne plus boire.
Un paradoxe que tu ne réalises pas tout de suite.
Nous sommes là, pleins de compréhension
pour tes problèmes que nous avons d’ailleurs vécus – pleins d’espoir que tu
suivras notre exemple et que « tu en sortiras » toi aussi. Mais nous
sentons combien ta résolution de fréquenter notre groupe est fragile en ce
premier jour et nous craignons qu’une
maladresse te hérisse et t’empêche de revenir.
Tu dois donc être indulgent à notre
égard, et coopérant. Nous n’avons reçu aucune formation spéciale sur la meilleure façon de t’accueillir :
certains de nous sont aussi « nouveau » que toi ; d’autres ont
acquis l’expérience que confère l’assiduité aux travaux de groupe. Mais dis-toi
bien que tous, nous avons la volonté de t’aider et que c’est précisément cette
foi, cette ardeur à vouloir te sauver qui fait notre abstinence si précieuse.
Nous ne pouvons que laisser parler notre cœur avec le désir de te convaincre de la nécessité de revenir assidûment à nos réunions. Si nos dires te paraissent nébuleux, reviens souvent. Tu finiras par t’y intéresser, par croire que c’est possible, pour toi aussi, de partager notre espoir et notre foi en A.A.
Crois-moi, ces gens que tu vois ne sont
pas des surhommes. Ils n’ont pas plus de volonté que tu n’as l’impression d’en avoir.
Et pourtant… comme toi, ils sont venus
une première fois… Mais eux… ils sont revenus avec ténacité, une conviction de
plus en plus renforcée que « ce serait possible ». Combien te diront
qu’ils n’avaient que bien peu – ou même pas du tout – le désir d’arrêter de
boire, lors de leur première visite. C’est la fréquentation assidue de nos
réunions qui, à la longue, a renforcé ce désir vague et l’a fait devenir
volonté et réussite.
Crois-moi, une seule chose à
faire : revenir, à tout prix.
Un conseil en terminant : en
rentrant chez toi tout à l’heure, regarde les yeux de ta femme, de ta mère, de
tes enfants, puisses-tu y voir une lueur d’espoir et une question muette :
Serait-ce possible ?
Au fil des années, il me semble que ce
n’est pas le premier pas, franchir la porte, qui est difficile, ce doit être le
deuxième : revenir.
Un ami.