Témoignage d'une
AA (secrétaire )
Pouvez-vous définir ce qu'est une personne
alcoolique?
Être
alcoolique, c'est perdre la liberté de s'abstenir de boire. Les alcooliques
sont des extrémistes. Ce sont des gens qui vivent à fond. L'alcoolisme, c'est
la maladie des émotions.
De toute manière, l'alcoolique souffre d'un dysfonctionnement
à la base, d'une sorte de folie. Henri-François Rey, écrivain, disait : «Ce
n'est pas parce que je bois que je suis fou, c'est parce que je suis fou que je
bois.»
Comment avez-vous pris conscience que vous
étiez alcoolique?
J'ai vu que je ne fonctionnais pas comme les autres. Pour me
remettre de ma semaine de travail, je prenais un verre avant de sortir avec mes
amis, voire deux. J'étais en pleine forme pour la soirée. Je buvais plus vite
que mon entourage, et la fête commençait pleinement pour moi à une heure du
matin, quand elle s'achevait pour les autres. Un certain puritanisme empêche la
femme de s'afficher en public en état d'ivresse avancé. Tant qu'elle ne sait
pas que c'est une maladie, une femme porte l'alcoolisme comme un manteau de
honte.
Pouvez-vous nous dire si vous pensez que l'alcoolisme est
la même chose pour l'homme que pour la femme?
La souffrance est la même, mais je pense qu'une femme est
mentalement plus forte. En plus, on fait très vite remarquer à une femme ses
problèmes de comportement : elle prend ainsi conscience de son état et peut
réagir plus vite.
Quand avez-vous commencé à boire?
À 20 ans, je buvais dans la joie. Cela a duré jusqu'à 33 ans.
Ensuite, et jusqu'à 40 ans, j'ai tenté d'arrêter. J'ai été aidée médicalement,
mais je n'avais jamais fait de cure. Puis, je me suis fait suivre par un
psychiatre qui m'a affirmé que je n'étais pas alcoolique. J'ai arrosé cette
heureuse nouvelle au premier bistro que j'ai vu. Il y a presque 15 ans
maintenant que je suis entrée dans les AA. On y apprend dès le départ à
fonctionner par tranches de 24 heures, et ma toute première tentative pour
cesser de boire fut la bonne. En 15 ans, j'ai fait deux rechutes.
Je sais pertinemment que je ne dois plus prendre un seul
verre, sinon je retomberais dans le cercle infernal
.
À votre
avis, pourquoi étiez-vous alcoolique?
Je me sentais plus puissante intellectuellement. J'avais
l'impression d'être plus performante que les autres.
Pourquoi avez-vous arrêté?
J'avais peur de la folie. L'alcool est une drogue dure. Cela
rend fou.
Quelle sorte d'alcool preniez-vous?
Comme le font souvent les femmes, j'ai commencé par le kir,
puis la bière. J'ai fini par prendre tout ce qui me tombait sous la main.
J'adorais boire. J'étais une alcoolique cyclique: je buvais six mois et ne
touchais plus à une goutte d'alcool pendant trois mois. Le plus curieux, c'est
que je n'aime pas les boissons alcoolisées, excepté le champagne. Ce n'est pas
le goût de l'alcool que j'apprécie, c'est son effet.
Pensez-vous qu'il y a un phénomène
héréditaire dans l'alcoolisme?
Mon père était alcoolique. Nous sommes quatre enfants et deux
d'entre nous le sont... (soupir). Cela fait du bien de savoir que c'est une
maladie, mais ce n'est pas systématique. Beaucoup de gens viennent à
l'association, et personne de leur entourage n'est atteint de ce mal.
Votre passé d'alcoolique a-t-il eu des conséquences sur
votre vie privée ou professionnelle?
Je vis avec la même personne depuis 35 ans. Et l'alcool n'a
eu aucune conséquence sur ma vie professionnelle. J'ai eu de la chance...
(sourire). J'ai échappé à la folie. Le plus important, c'est mon entrée chez
les AA pour me retrouver avec d'autres personnes alcooliques et en parler.
L'alcoolisme jette les gens dans un monde à part. Seule une personne
directement concernée par ce problème peut à son tour aider quelqu'un. L'alcool
est vraiment une allergie, pas au sens scientifique du terme, mais au sens psychologique.
Anonyme 54 ans (Paru sur
"Canoe" Québec).