Je me souviens de ma 1ére Réunion comme d'hier.
Château Arnoux (Alpes de Hte Provence). 30.10.84.
Je me gare face à la Mairie : bourré, mais pas trop.20h25.
La réunion est à la demi ... Un bistrot est ouvert.
Curieux, cela : il y a très souvent, sur une place de
mairie, un bistrot tard ouvert.
20h50 (je crois).
J'entre.
Une pancarte demande de prendre l'escalier. Je le
grimpe 4 à 4.
Une autre présente un long couloir que j'enfile,
nerveux, tendu.
Que vais-je trouver ? Pourquoi moi ici ?
Comme tiré, happé, poussé : j'avance; vite, très
vite.
Au bout : une porte.
Je crois l'avoir enfoncée plutôt que de l'ouvrir....
Autrement : je ne serai jamais entré.
L'ayant traversée, qu'est-ce que j'ai trouvé de l'autre
coté ?
Une grande salle de réunion qui s’étale, verte d'eau.
Cinq ou six fenêtres qui ouvrent sur le noir du ciel dans lequel brillaient,
tout à l'heure, quelques grosses étoiles. Quatre à cinq néons qui éclairent
bleu. Des tables, aux pieds d'acier, en Formica gris chiné. Dix chaises, à
lanières de plastiques oranges fluo. Y sont posés quatre hommes, une femme. Ils
me sourient, semblant graves, mais total accueil. De la joie lumineuse brille
dans leurs yeux immensément ouverts.
"Entre. Assieds-toi. Je m'appelle Marcel : je
suis Alcoolique."
Elle, elle ne dit rien. Elle me regarde : bouche un
peu Bée (je saurai plus tard qu'elle me connaissait : elle servait dans un
Hotel-Restaurant)
Je ne me souviens de pas grand choses.
Que s'est-il passé ? Qu'a-t-il été dit ? De quoi
ont-ils parlé ?
Je crois que j'ai écouté. Je n'ai pas troublé la
réunion.
Il me revient : "Ecoutes. ...Assieds-toi. ...
Nous y sommes arrivés. .... Tu peux. ... Tu prends ce qui te plaît; tu laisses
le reste. ... Ouvres tes oreilles. ... C'est possible : Tu verras. ... Tu veux
arrêter de boire : alors fais-nous confiance; abandonnes-toi."
Est-ce que je savais ce que je voulais ? Etait-ce
cela ?
Ne plus souffrir. Ne plus me tordre. Si vous pouvez :
donnez-moi çà.
Au café ("Tu sais, c'est presque aussi important
que la réunion", m'ont-ils dit, presque chacun à leur tour) apporté dans
un grand Thermos, une grande dame (petite par la taille, mais resplendissante
de présence) : "Je suis Al-Anon, l'épouse de Marcel", m'a embrassé et
serré très fort.
J'ai reçu un grand nombre d'astuces pour occuper mon
temps "... qui sera vide d'alcool", m'a dit l'un d'eux; des N° de
tél., de la littérature.
J'ai acheté "Vivre Sobre", "Le Big
Book" et deux ou trois autres brochures.
J'ai tout dévoré en une petite semaine.
Sur la route du retour, dans la nuit bleutée,
couverte de la voie lactée, bordée de collines dentelées, qui, grises,
remuaient, dantesques, la lumière, des branches de pins lacéraient le ciel. La
Durance, à ma gauche, grondait. Sa lourde rumeur pénétrait par la vitre grande
ouverte. La voiture connaissait quelques arrêts. Ils m'ont vendu quelques
bières.
Dans ce grand bleu nuit, frais, argenté de fils
d'étoiles, j'avais l'impression de retrouver la crèche de mon enfance...
Celle que le Chef de Cabinet de mon père nous avait
construite - je devais avoir huit / neuf ans - en plâtre blanc et papier
"Canson" bleu foncé. Au fonds d'une mangeoire de bois et paille,
dormait un petit morceau de suc couvert d'un linge immaculé.
Le Christ, Dieu, Marie, Joseph étaient là ce soir de
mon premier retour de AA,
J'en suis sûr.
Là, avec moi.
J'avais trouvé, enfin.
Ma vraie famille.
Mon port.
Finis les 40émes rugissant.
Le mercredi suivant, je suis revenu. A l'heure (en
avance même, je crois) : abstinent depuis 7 jours.
Je sais maintenant pourquoi ils ont éclaté de rire,
gorges déployées, lorsque j'ai dit : "Çà y est : j'en suis à ma 4éme
Etape." !