(L'opinion
d'un membre des AA)
Il est, à première vue, réconfortant de s'entendre
dire: "l'alcoolique est un malade, il faut le considérer comme tel pour
l'aider à se rétablir".
En
supposant que je fasse mienne cette affirmation dont la gratuité fait fi de
tout fondement scientifique, je me dégagerais de toute responsabilité en mettant en cause des éléments
extérieurs à moi-même: la fatalité, le déterminisme.
Quelque
chose en moi échappant à mon libre arbitre et à mon pouvoir de décision
m'aurait voué inéluctablement, pour peu que les événements s'y fussent prêtés, à l'alcoolisme
et à la dérive...
C'est
un peu court...
C'est
un peu court, et c'est surtout dangereux parce que cette proposition tend à
diluer ma responsabilité, donc à limiter ma liberté.
Je
prétends au contraire que si j'ai franchi un jour le fil rouge qui sépare la
maîtrise de l'alcool de la dépendance, c'est uniquement parce que j'ai refusé
d'assumer des conditions d'existence inconfortables, parce que j'ai refusé de
faire face. C'est ici que je situe ma capitulation, c'est ici que je perçois ma
responsabilité.
Si
maladie il y a, elle résulte uniquement des ravages que l'alcool exerce
fatalement sur tout organisme, tant au physique qu'au moral. Cette maladie,
sauf évidemment le cas de lésions irréversibles, disparaît par la seule
abstinence, elle-même confortée par la décision de rupture.
Je
n'accepte plus la proposition suivante: je suis malade, et cette maladie dont
je suis atteint est incurable. En conséquence, je dois me comporter comme un
malade et consacrer toute mon énergie à me préserver de l'alcool.
Je
dois aussi accepter avec humilité et résignation de vivre en situation de
vigilance, je ne dois pas quitter la voie balisée par mes aînés et je ne dois
rien entreprendre qui puisse mettre mon abstinence en danger.
Chaque
matin, je me répéterai tel un slogan à la Pavlov: "Aujourd'hui, je ne
boirai pas", et chaque soir je me glorifierai en un examen de (bonne) conscience sommaire: "ouf!
Aujourd'hui, je n'ai pas bu".
Ce ne
peut être cela la proposition de A.A. Le programme des douze étapes oppose un
démenti à ce réductionnisme, à cette caricature d'existence. Le programme A.A.,
je dois le piocher, le creuser sans cesse pour en découvrir toute la richesse.
Et ce
travail de réflexion n'est pas limité dans le temps: en A.A., je dois
progresser, je dois découvrir. Je dois surtout, mais cela je crois que je l'ai
fait, dépasser le stade du slogan bêtifiant, de la formule lapidaire reçue et
de la fausse tradition. Grâce à l'autonomie dont chaque groupe jouit - génial A.A. - je dois reprendre goût au risque de la liberté.
"La
foi est à la religion ce que l'âme est au corps" peut se traduire en A.A.
comme ceci: "je ne vis pas en abstinent, je conduis mon existence en homme
libre".
Extrait
de la revue AA "Partage" 1983