Hommage à Jean-Marie.

 

Le destin qui chacun  nous guette est intervenu pour  Jean-Marie.

 

Je ne voudrais pas ici rendre des hommages lénifiants ou pathétiques à la vie et à l’action de l’ami qui nous quitte.

 

Je fus, comme bon nombre d’entre nous, son ami de longue date. Je le rencontrai dans le cadre spécifique de l’action que nous menions, chacun à notre place, dès 1969.

Jusqu’à l’aggravation de la maladie qui l’a emporté en effet, je restai son compagnon de route, son filleul, son confident, en somme son ami dans le vrai sens du terme, de cette amitié sans réserves qui crée les seuls liens véritables, sans autre souci de prestige, de convenance sociale, ou de principes de vie  caducs et peu fondés.

Il a été pour moi porteur de bienfaits.

 

Souvent, il disait qu’il possédait une caractéristique à nulle autre pareille qui, à elle seule, lui permettait d’être crédible auprès de son semblable : il se disait en effet porteur d’un don, d’une expérience, d’un vécu à nul autre pareil qui lui faisaient dépasser l’événementiel pour s’inscrire dans la compréhension des problèmes de l’âme de l’autre.

 

Bien qu’il fut particulièrement intelligent, subtil et cultivé, si il s’agissait de son action, il laissait de coté le raisonnement, pour veiller à ressentir l’émotion de son interlocuteur, ces états d’âme  que la raison n’expliquera jamais : tout ce domaine  subtil dans lequel le corps social prescrit en général des règles de conduite à suivre  en usant de mots faciles et cent fois rabâchés :

« Mais enfin ! », «  Comment est-ce possible ? » «  Tu devrais ….»  « Tu n’as qu’à… » ou « A ta place je… »

Dans les problèmes de fragilité qu’il rencontrait, il ne se perdait pas en discours.

Il avait un don d’écoute à nul autre pareil.

Avec toujours dans le débat, une place laissée à la réflexion.

 

Lorsque Jean-Marie vous serrait la main, il la tenait longuement entre les siennes et son regard pénétrant vous envahissait de bienveillance.

Je le vois encore assis, le dos courbé, la main au menton, fixant le sol de son œil clair et  profond avant d’émettre une réponse ou un avis qu’il ne présentait jamais comme péremptoire ou définitif.

Jean-Marie avait compris mieux que quiconque que l’aide portée à l’autre est vaine et inutile dans un rapport de recommandations ou d’injonctions.

Il comprenait que cette aide est faite de proximité humaine bien plus que de rationalisme stérile.

Et il était infatigable à la tâche dans le registre de son ouverture à autrui.

Jamais il n’a pensé qu’il perdait son temps dans l’aide apportée à l’un ou l’autre. Là où bien des personnes se seraient découragées, il restait là, bien présent, sans jamais s’imposer pour autant.

Il suffisait que l’autre souhaite qu’il soit là.

 

Il ne faudrait pas pour autant croire que Jean-Marie fut l’homme du laisser-faire ou du laisser-aller. Il cultivait des principes d’ordre dans la vie sociale. S’il manifestait parfois beaucoup de fermeté dans l’énonciation de ces principes, il manifestait une tendresse infinie pour celui qui se surprenait à les transgresser.

Il avait le don de comprendre, de ressentir et d’admettre la difficulté souvent émotionnelle qui avait été le moteur de l’acte déraisonnable évoqué.

 

Il affirmait souvent posséder le privilège de comprendre une situation  pour la seule raison qu’un jour,  il avait ressenti  les mêmes émotions, les mêmes désarrois.

Mais il convient de dire aussi qu’il pouvait aussi être obstiné ! Eh oui !  Un hommage ne doit pas être une apologie, au risque d’être édulcoré.

 

Mon compagnonnage avec lui fut fait aussi de belle camaraderie. Il m’enseigna un jour  avec talent  les différences entre les collégiales, les cathédrales, les basiliques ou les abbatiales…

Ce souci n’était pas innocent. Pendant trente-quatre ans, j’ai vu Jean-Marie toujours plus fasciné par le mystère déiste.

Jamais – devant moi en tout cas – il ne tira de ligne. Il avait débuté son parcours dans la réflexion avec Sim, un prêtre très attaché au mouvement d’animation qui nous a concernés. Certains se souviendront peut-être de ce  personnage pittoresque tellement attachant.

 

C’était dans les années soixante et septante.

Il eut aussi une relation exceptionnellement riche et fraternelle avec un prêtre, ancien missionnaire en Afrique, qu’il accueillit dans des conditions de grande souffrance, auquel il voua une amitié soutenue et qu’il aida véritablement à vivre mais aussi à mourir quand l’heure fut venue.

Jean-Marie fut pour moi, au fil du temps, l’image même de l’agnostique éclairé. Celui qui cherche sans précipitation, sans exaltation, sans rien nier mais sans céder facilement à la croyance, jusqu’au jour où, peut-être, il  intègre  une conviction intime, un chemin de foi.

Jean-Marie fut certainement en  quête de Dieu, pendant des décennies.

Nous allions parfois ensemble à Val-Dieu, le dimanche à cinq heures du matin, à l’office des Matines. Puis nous participions au frugal déjeuner des moines, dans l’échange paisible de la conversation libre et spontanée.

Mais, avec moi en tout cas, il manifesta toujours une grande pudeur et ne se fit jamais expressif sur un quelconque « Euréka »

Sinon que, paradoxalement peut-être, ce chercheur impénitent était incollable sur les versets du catéchisme de l’Eglise catholique…

 

Jean-Marie était aussi mélomane averti. Quel bonheur, parfois, quand je l’emmenai par surprise écouter un concert d’orgues à l’église St Servais de Maastricht. ou à Meersen !

Nous avons aussi passé  une soirée ensemble, à comparer certains thèmes communs à cinq requiem : Verdi, Fauré, Mozart, Liszt et Brahms.

Il aimait moins le requiem allemand, où il ne retrouvait pas la jovialité qu’il attendait dans ce thème religieux qui est, en vérité, un cantique d’espoir.

 

Il avait suivi quelques cours de composition musicale et un jour - il y a dix ans - je parvins à le convaincre de faire exécuter ses compositions. Je débauchai un ami d’enfance, organiste à St Barthélemy. Avec les petits moyens du bord, nous enregistrâmes quelques pièces sur les orgues de Clermont-sur-Berwinne et d’autres, au piano, au domicile de notre bienfaiteur.

Monsieur le Doyen Baguette m’a autorisé à vous en faire entendre quelques passages au cours de la procession d’offrande qui terminera l’office.

 

Jean-Marie, avec ses nombreux amis, a vécu dans un monde à part, un monde de connivence bienfaisante, étranger à l’ordre habituel des rapports sociaux. Le milieu dans lequel nous avons baigné ensemble est un milieu de personnalités souvent excessives.

Excessives dans la joie, dans la peine, dans les sentiments, dans les entreprises, dans les idées et même dans l’action.

 

C’est pourquoi je retiens une maxime que Jean-Marie lui-même m’a enseignée. Et qu’il avait faite sienne, au feu de son vécu.

 Il la tenait, me disait-il,  de Talleyrand qui disait :

 « Tout ce qui est excessif est insignifiant »

Toute une leçon de vie…en somme…

Cette maxime à elle seule, résume la profondeur d’âme de Jean-Marie.

 

Adieu ! L’ami ! On t’aimait bien !

 

Jacques

 

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Jacques

 

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