(Un partage de Jacques.)
Je
m’appelle Jacques. J’ai soixante-sept ans.
Je suis alcoolique abstinent de longue date. Je connais le mouvement
depuis trente-cinq ans
J’ai connu quelques écarts dans l’alcool dans les années ’70 et
’80, dérives tonitruantes mais sans lendemains gravement dévastateurs.
Toutefois, je suis dans une situation difficile depuis plusieurs
mois.
Mais qu'est-ce l'abstinence, sinon le retour à une paix globale et à un
équilibre de vie ? Et je suis loin de là.
J'ai rompu mes attaches avec un groupe du Net pour la raison très subjective et
personnelle que ce moyen de communication n'était vraiment pas adapté à remplir les conditions de fonctionnement de
la thérapie, selon mon expérience vécue.
Ou alors je suis rétrograde sur les nouveaux moyens
d’expression.
Je me suis dit : " Qu'est ce que ce groupe virtuel dans mon petit
pays, qui compte 250 groupes pour la si petite partie francophone de ce pays?
Est-il nécessaire de passer des heures à l'ordinateur dans des conditions
que la virtualité rend "infirme" en opposition à des
possibilités de contact et de proximité réelle à trois kilomètres de
chez soi ? »
Et puis, à tort ou à raison, j'ai conçu que le groupe est orienté par une "élite" intellectuelle et morale
assez suffisante et très rude se gargarisant d'un complexe
de bienveillance mielleuse pour les personnes en difficulté, non
sans jugements de valeur, parfois.
J'ai ressenti avec peine une affiliation sans réserves à une
"doctrine AA" une méthode imposée dans ses règles plutôt que proposée
au libre arbitre de chacun.
Et puis, je me suis senti, encore à tort ou à raison, embrigadé dans une
notion, une perspective qui n’est plus déiste, mais qui m’apparaît être devenue
pratiquement religieuse, à l’instar de nos amis américains, dont la culture est
spécifique..
Et je ne veux plus être récupéré.
Je m'explique :
Je suis né en 1936
dans un milieu conservateur chrétien. Mon père était un homme de droite
extrême, pour ne pas dire d'extrême droite, conception bien dans
l'air du temps en Europe à l'époque ( Hitler, Mussolini, Salazar, Franco
et ...Pie XII...)
J'ai été éduqué
dans le rigorisme débilitant du prescrit catholique de l'époque, qui -
avouons-le - se faisait bien complice des forts et des puissants et qui
s'accommodait très bien du stoïcisme proposé par le courant culturel ambiant,
dans un véritable culte de la notion d'élite où le fort devait conduire
"le faible"
Je suis le neuvième de dix enfants. Mon père nourrissait des
espoirs fous dans la destinée brillante de ses enfants. Brillante, non point
pour leur bonheur, mais bien pour la dorure du blason familial.
Selon mes parents, ma destinée idéale aurait été la prêtrise. Si cela
n'a pas réussi avec moi, cela fonctionna avec feu mon frère Georges, qui
prit l'habit après de brillantes études de sciences politiques et sociales.
Comme je n'étais pas particulièrement brillant et que je manifestais un
caractère étourdi, je fus rapidement laissé pour compte. Je ressentais la
vacuité des principes ambiants. Mais qui aurait osé les affronter en ce temps-là
?
J'entamai des études de sciences commerciales avec succès mais au bout de la
seconde année, je contractai une tuberculose pulmonaire qui me cloua
au lit pendant un an. C'est alors que je me mis à boire. ( Cause ou
occasion ? La question reste ouverte…)
Je trouvai des petits métiers et je me mariai. Je vis toujours avec ma femme
depuis 41 ans.
A force de travail et d'ambition, je me hissai - grâce à l'abstinence, déjà
rencontrée à l'époque - à une fonction de directeur commercial de Société.
J'y fonctionnai pendant vingt ans. Je fis quelques rechutes tonitruantes
mais sans lendemains fâcheux.
Mon administrateur-délégué était un homme malhonnête, un manipulateur hors-pair
qui pressentit tout le profit à tirer de l'exploitation d'une nature de mon style.
Il devint mon gourou ( puisqu'il me rassurait dans ma fragilité et mes
incertitudes ) et il me conduisit jusqu'à des manœuvres de vol et de
détournement. Je ne savais rien lui refuser.
J'appliquai curieusement à mes enfants les principes de perspectives que
j’avais rejetés dans le conscient pour
ma propre destinée. Je leur proposai bien des exigences aussi. Avec un succès
remarquable !
Le résultat est que ma fille ( 41 ans ) est
professeur d'Histoire des Religions (!) à l'Université.
Mon fils a 38 ans et est ingénieur-directeur du siège régional d’un groupe
sidérurgique mondial.
Oh que je suis heureux ! Mais comment aurais-je réagi si ma
fille avait été caissière de supermarché et mon fils facteur des postes ?
Ets-ce que je n’ai pas reproduit le schéma que je rejette ?
Ma femme n'a jamais voulu comprendre un mot de la problématique alcoolique et
de dépendance.
Elle a une position que je caricaturerai de la sorte : " Mon ami, tu ne
bois plus ! Il ne manquerait plus que cela que tu remettes le couvert".
"Amuse-toi avec tes AA si c'est ton bienfait. Moi je n'en ai cure."
Je crois pouvoir dire que Jacques est aujourd'hui pour son milieu un peu celui
qui rêve, l'original peu soumis aux convenances. Mais tant mieux ou tant pis.
Il ne boit plus. C'est l'essentiel. C’est un peu le : « Sois sage et
cause toujours »
Je témoigne avec
tristesse que je ressens parfois que l'alcool, pour moi et mes
proches, c'est cette perversion éteinte
aux yeux de mes familiers et ils n'ont que faire de mes états d'âme à
partir du moment ou je ne leur présente plus la facture financière et morale de
mes égarements.
J'ai rejeté l'Église dès 1975. En effet, à cette époque, Georges, mon frère
prêtre, a quitté les ordres religieux pour se marier. L'Évêché lui a
réservé un traitement infâme et indigne.
Il aurait voulu s'attacher à l'aumônerie de mouvements sociaux, selon sa
formation universitaire préalable à son entrée dans les ordres.
Là, nous avons navigué dans le sordide : on l'a collé comme
professeur dans un Petit Séminaire de l'enseignement catholique. Et comme il
avait fait le vœu de pauvreté et que les lois belges sont telles, l'Evêché
percevait en son nom des appointements considérables dus à sa qualification
académique.
Lui accorder d'autres fonctions aurait tari cette manne
"céleste".
Lors de son départ, sans notre aide, il aurait connu la misère
matérielle.
Je considère aussi avoir été handicapé par le corset catholique dans ma vie
intime. Jamais je n'ai eu l'ombre d'une aisance dans la démarche sensuelle et
d'amour. Ma femme non plus d'ailleurs, qui est coupée de la même étoffe que
moi.
Je sais que je mélange Dieu et Religion. Que je confonds Foi et Vatican.
Mais j'ai acquis un tel anti-cléricalisme par rapport aux autorités religieuses
( et non envers l’action des chrétiens de base ) qu'il me vient des
boutons quand on me parle de pratique de foi chrétienne et de prescrits
moraux !
Je sais que c'est très subjectif et peu logique. Mais qu'on ne me parle plus de
Dieu, comme de ce bon à tout faire que récupère Bush, Sharon, tout l'Islam et
l'ensemble de l'Afrique. Non. Je n'en veux plus. Je respecte une notion
fondamentale de Dieu dans cette conception qu'il serait l'Alpha et l'Oméga
de la vie, mais je ne marche plus dans les récupérations.
Et je nie son interventionnisme possible dans les souhaits
subjectifs de l’Homme.
Tout cela pour dire que les envolées déistes du groupe du Net fréquenté m'ont aussi lassé.
Je reste aussi très circonspect sur une tendance chez la A.A. à exalter le
culte du Fondateur.
Bien sûr Bill fut un homme éminent. Mais pour moi, il fut un alcoolique
éclairé, sans plus. Un homme qui a eu l’intuition de son propre intérêt et
du bienfait à proposer à autrui.
Il n'a pas de prestige particulier à faire valoir.
D’où il venait ( Les missions du Calvaire et l’influence du Père
Samuel Schumacher ) il a mené sa barque avec subtilité, sincérité et adresse
dans l’ouverture du mouvement au monde non-chrétien.
Lui qui, très américain d'ailleurs dans sa pensée, s'est
souvent contredit avec Bob dans
la "concession faite" de la méthode des A.A. au monde athée ou
agnostique…
Il eut même parfois la modestie de le reconnaître…
Il y a là des contradictions criantes. Lire les versets de Bill
à longueur de semaine sur des messages informatiques n'est plus de mon goût,
car je ne m'applique jamais à une
lecture avec légèreté et indifférence.
Je crains qu'ici en Europe en tout cas, il ne se crée de plus en plus chez les
AA des "cercles d'élites", très sûres d'eux-mêmes, propices à faire
la leçon à quiconque et à porter de regrettables jugements de valeur à
tout propos.
C’est, à n’en pas douter, une mode culturelle de notre époque
que de créer des « cercles de pensée » orientés par un
« Maître »
Et là, ce n'est pas ma conception des A.A.
A.A. c'est trouver la paix dans l'abstinence. C'est aussi vivre.
Nous ne sommes pas un "monde à part". Nous sommes des
personnes qui ont souffert, qui ont géré leur souffrance pour être heureux ( ou
tenter de l'être ) aussi par une réintégration harmonieuse dans la vie sociale.
Et je ressens trop souvent
que certains considéraient devoir se mettre en marge d'un corps social
qu'ils méprisent en réalité. Ou qu’ils redoutent.
Un exemple bien triste vient de me bouleverser.
Je viens d'assister aux funérailles de mon ami le plus cher, mort de la
maladie d'Alzeimer.
Trente-six ans d’abstinence continue et de dévouement aux A.A.
Il fut mon Parrain, mon Ami, mon Maître à penser parfois ( eh oui ! )
On a chacun ses « gourous »
Il m'a toujours donné le meilleur de lui-même : un homme
exceptionnel.
Agnostique, il a toujours eu le souci très prégnant du mystère déiste, sans
jamais tirer de lignes définitives, mais aussi sans avis à l’emporte-pièce.
Avait-il trouvé un chemin de foi fondamentale à la fin de sa vie ? Des
indices plaident pour cette éventualité.
Peut-être que sa grande pudeur l’a empêché d’en faire état.
J'ai rencontré sa fille à l'occasion de l'inhumation. J'ai été renversé et très
bouleversé.
Mon ami fut un alcoolique abstinent merveilleux et dévoué,
mais en se cantonnant exclusivement dans ce schéma, qu'a-t-il fait du
reste de sa vie ?
Il a eu quatre femmes et n'a que peu entretenu de rapport avec
sa fille, née du premier lit, lorsque, abstinent pourtant, il planta là le
cercle familial sans autre préoccupation pour ses devoirs de père. La mort n’anesthésie pas la vérité.
Mais avec tout le respect que je lui dois, n'est-il pas passé à
côte de ce qui est aussi un but dans l'abstinence ?
Voici le message que m’a communiqué sa fille après les
funérailles :
Cher Monsieur,
Juste quelques mots pour vous remercier de l'hommage que vous avez rendu à mon
père. Le texte, par la lecture que vous en avez faite, le ton sobre mais
juste, m'a beaucoup touchée car j'y ai retrouvé bien des aspects que je
connaissais de mon père.
Vous avez été fin, élégant et raffiné, sans oublier, avec un doigté remarquable
et avec délicatesse les éléments de la vie de mon père qui nous ont en réalité
meurtris, nous ses proches, même dans l'abstinence d'alcool.
Maman a été très touchée. D'autres personnes présentes m'ont dit avoir
également beaucoup apprécié votre intervention et avoir reconnu mon père si
justement décrit par vous.
Nous sommes plusieurs à avoir pensé qu'il aurait certainement aimé votre
simplicité, votre justesse de vue et votre grande délicatesse.
Vous
avez évité ce piège si fréquent d'hommages stéréotypés trop souvent rendus aux
défunts..
Je n'ai pas eu l'occasion de vous remercier de vive voix à l'issue de l'office.
Alors, je vous adresse ici mes plus sincères remerciements ainsi qu'au nom de
mes filles. Et si cela ne vous demande pas trop de travail
supplémentaire, je serais heureuse que vous me transmettiez le texte de votre
hommage.
Mon amertume reste quand même que mon père ait été si ouvert et chaleureux envers
autrui, dans ce monde de dépendants, et bien peu pour nous, si on veut
rester vrai.
Avons-nous donc notre part de responsabilité
en cette affaire ?
La question sera à jamais sans réponse.
Je pense qu'à travers votre cheminement probablement difficile aussi, vous avez
peut-être fait une meilleure part entre la vie d'AA et la vie relationnelle, la
vie familiale et la vie affective, si je puis me permettre de le penser.
Vos souhaits d'abstinence, chez les AA,
prôneraient-ils la banalisation d'autres soucis de vie, comme ce fut le cas
pour mon père qui ne nous fréquentait pratiquement plus depuis
des décades ?
Pardonnez-moi
mais, comme vous, je considère que la mort n'élude pas les questions de fond.
Mon père a eu du bonheur à côtoyer un homme de votre envergure.
Assurément. D'ailleurs quand il parlait de vous, son regard s'illuminait.
Vivez longtemps et heureux.
Curieuse cette culpabilisation du « mal-aimé » qui se
demande quelle responsabilité personnelle il a dans ce délaissement…
Cet évènement me détermine à me poser les vraies questions.
Vivre abstinent, c'est vivre. Ce n'est pas se réfugier dans un cocon évaporé de
pensées pseudo-lyriques ou faire de la philosophie à bon marché, en saisissant
des références incontournables qui esquivent le vrai droit à la libre
pensée, sans forfanterie ou orgueil, mais avec lucidité.
A suivre…
Jacques