"Enfin voir la seule main tendue, bien ouverte, pour moi : la main d'AA. Et la saisir, capituler, se rendre..."

 

Mon cher G***,

 

Je vais essayer de te répondre sans déformer l'une ou l'autre de nos pensées.

Tu dis que "je …te dis de te débarrasser de cette mauvaise habitude". Ben, c'est pas ce que je te dis. Je te dis que SI tu continues dans cette habitude, tu ne pourras pas avoir de réflexe de survie - donc intégrer ta première étape. Une fois que j'ai dit cela, je suis à peu près au bout de mon savoir, tu sais. Je ne peux pas te faire de suggestions genre recettes ou petits trucs. Je peux juste partager mon vécu à ce niveau là.

 

Nous avons certainement tous un bout de profil mental commun qui nous a rendu difficile le contact en société, et probablement tous aussi une expérience première de la société, en cellule familiale, qui a pour une raison ou une autre aggravé ce bout de profil mental. Je n'y ai pas échappé non plus, notamment par une phénoménale timidité, qui me paralysait littéralement. Mais il ne servirait à rien de comparer ce qui n'est pas entièrement comparable, même s'il en résulte les mêmes effets. J'avais  de grandes difficultés dans mes relations sociales, comme tu dis en avoir, point. Par ailleurs, j'ai à un moment découvert que l'alcool me rendait ces relations moins difficiles. Comme toi ? Point.

 

Et l'alcool m'est tombé dessus ; et je suis tombée dedans. Jusqu'à en avoir marre d'en avoir marre, jusqu'à toucher du doigt, puis de la main, puis de tout mon moi le fond. Et arrivée à ce moment là de mon histoire avec l'alcool, crois bien que je ne cherchais plus  - si je les avais déjà cherchés - ni les motifs ni les" coupables" qui, dans mon enfance, avaient éventuellement encouragé cette paralysie relationnelle, et crois bien que ce que pouvaient penser de moi les autres, tous les autres, ne pouvait me préoccuper moindrement, tant d'une part j'éprouvais un incommensurable mépris de moi-même, tant d'autre part, je comprenais qu'aucun de ces autres, même bienveillants peut-être, ne me sortirait de ce trou sans fond de souffrances.

 

C'est cela que je nomme réflexe de survie, savoir ( tout à coup ) que l'alcool est tellement fort qu'il n'est plus temps de chercher le pourquoi ni le combien, parce qu'on va en crever. Et peut-être, avant, trébucher définitivement dans le ruisseau. Voir ( tout à coup )  ces fameuses relations sociales et familiales, dans lesquelles d'ailleurs personne n'est dupe, ni nous ni les autres, et réaliser ( tout à coup ) que parmi celles-ci personne ne tend la main. Personne ne tend la main, parce que personne ne sait ou personne ne peut. Et alors ( tout à coup ), enfin voir la seule main tendue, bien ouverte, pour moi la main d'AA. Et la saisir, capituler, se rendre. Et ne pas une seconde se préoccuper de décortiquer, disséquer, dans un amoureux masochisme, les tenants et aboutissants ni les pourquoi et les pourquoi moi, mais dire voilà, l'alcool avait tant submergé mon existence que ma propre personne n'existait plus, ni pour les autres ni pour moi-même : ceux qui m'ont tendu la main sont les seuls à encore me reconnaître, ce sont les seuls que je comprenne et qui peuvent me comprendre. Et je vais, enfin, faire ce qu'ils me suggèrent de faire, ne pas faire ce qu'ils me suggèrent de ne pas faire. Et ce que LES AUTRES, ceux que je ne comprends plus depuis longtemps et réciproquement, en ont pensé, en pensent et en penseront, n'est pas l'affaire de mon heure présente, celle où je dois à tout prix me tenir loin de ce f.. verre.

Voilà tout ce que je peux t'en dire, G***, moi, fameuse coupeuse de cheveux en mille devant l'éternel, et non moins fameuse fouilleuse de vieux fonds de sacs à misères.

 

Je t'embrasse. Bonnes 24 h

                         Eve

 

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