"Lorsque la vie devient trop compliquée pour toi, tu peux être sûr que tu n'es pas sur la bonne voie... Sois simple "
J'ai 56 ans. Je suis l'avant dernier d'une famille de 11 enfants,
dont 2 que je n'ai pas connus. Mon père était mineur de fond et l'alcool devait
compenser pas mal de choses dans sa vie. L'atmosphère à la maison était
empreinte de peur, parce que mon père devenait souvent violent. Ma mère a fini
par ne plus le supporter : elle s'est suicidée quand j'avais 9 ans. Mon père
nous a placé dans un orphelinat, moi-même et mon frère plus jeune d'un côté,
mes 2 sœurs les plus jeunes d'un autre côté. Depuis je ne l'ai que rarement
rencontré .
Après l'orphelinat, j'ai
vécu chez mon frère aîné.
Durant mon enfance et ma
jeunesse, mon principal défaut était ma timidité maladive. Peut-être devrais-je
dire handicap plutôt que défaut ? Je vivais refermé sur moi-même et j'avais un
besoin énorme d'approbation de la part des autres. Il fallait que je force
l'admiration, que je sois le meilleur à l'école, puis au bureau.
J'avais une frousse bleue de
devoir m'exprimer en public (c'est-à-dire devant une autre personne que
moi-même) et je devenais invariablement rouge comme une tomate et je perdais
tous mes moyens.
Pour moi il n'était pas
question de participer à une quelconque activité avec des jeunes de mon âge,
surtout pas avec des filles. Je n'ai donc, par exemple, jamais participé à une
"surprise-partie", activité en vogue chez les jeunes quand j'avais 16
ans, à l'époque yé-yé, début des années soixante. A 16 ans, j'ai fui la vie :
je me suis inscrit dans une école de l'armée.
Lorsque j'ai découvert
l'alcool, vers 17 ans, j'y ai trouvé une grande aide pour compenser ma
timidité. Au début cela fonctionnait très bien : je savais qu'après une dose de
3 verres (de bière), tout allait pour le mieux : je parlais, je m'amusais, et
il m'arrivait même (très rarement) de fixer un rendez-vous.
Je pouvais dire que je buvais
"socialement" comme on dit : à part des cuites, parfois mémorables,
aux "occasions", je restais abstinent en semaine et buvais
raisonnablement le week-end, comme tout le monde autour de moi.
A 19 ans, refusé à l'université (militaire) pour raisons de santé,
j'ai quitté l'armée, abandonné mes études et, par dépit, j'ai commencé à travailler
comme ouvrier à l'usine. A 20 ans, j'ai
rencontré une jeune fille, on s'est marié un an plus tard. Quel bonheur :
j'avais quelqu'un derrière qui je pouvais me cacher. (Et puis plus tard, avec
ma 2e épouse, même chose). J'ai changé de travail, (je suis entré dans une
administration), suivi des cours, et j'ai monté petit à petit les échelons,
pour faire finalement une très belle carrière, malgré l'alcool.
Quand j'y repense, quelle chance j'ai eu !Au bureau, il était
sinon de bon ton, du moins accepté de faire une "pause café" au
milieu de l'après-midi. Nous étions 3 collègues - copains à nous retrouver
ainsi chaque après-midi autour ... d'une bière, puis 2, puis 3. Depuis, nous
avons cessé de boire tous les 3, par des méthodes différentes.
Avec ma première épouse,
Italienne d'origine, j'ai aussi goûté au vin, boisson que l'on ne consommait
pas dans mon milieu. J'y ai pris goût, bien sûr, puisque l'effet était le même
que celui de la bière. J'ai commencé à me constituer une excellente cave à vins.
Une certaine vie sociale m'a alors également fait connaître les
"apéritifs" en tous genres. Nous nous invitions entre collègues
(buveurs) et le principal sujet de conversation était le vin, produit noble,
pour ne pas dire l'alcool. Je commençais à boire de plus en plus tôt et les
pauses-café se multipliaient. Jusque là, l'alcool n'avait apparemment aucun
effet néfaste dans ma vie.
Certains lendemains étaient
cependant plus pénibles et il m'arrivait de me poser des questions :
qu'avais-je fait, comment étais-je rentré,...
Parfois même, je savais ce
que j'avais fait ... et que je n'aurais pas dû ! J'ai dû commencer à cacher des
bêtises que j'avais faites. J'ai eu beaucoup de chance : je n'ai perdu ni
travail, ni épouse, ni voiture,... à cause de l'alcool.
Mais j'ai quand même fini par
me dégoûter quand je me voyais dans le miroir certains matins. J'en étais
arrivé à une consommation moyenne de 10 à 15 verres par jour, sans aucun
problème apparent. Ce n'est que quand je dépassais largement cette quantité que
tout s'écroulait autour de moi et que je me disais que j'avais un problème,
qu'il fallait que je réagisse, que j'arrête ces excès.
J'avais remarqué, vers cette
époque, qu'il y avait une petite annonce dans un toutes-boîtes de la région,
annonce qui parlait de problème d'alcool et d'alcooliques anonymes. C'est lors
d'un de ces lendemains pénibles que j'ai retrouvé la petite annonce et que j'ai
fait appel : deux amis (Vicky, André) et une amie (Nanny) sont venus chez moi,
un samedi matin, le 28 novembre 1985.J'ai accroché tout de suite, et je suis
devenu abstinent assez facilement. J'ai suivi les conseils que l'on me donnait,
du moins "réunion, littérature, service", mais pas le téléphone :
j'ai jamais aimé ce truc là, je n'ai jamais su, et je ne sais toujours pas
tenir une conversation, ni de vive voix, et encore moins au téléphone.
La pratique du programme m'a évidemment beaucoup aidé pour
tempérer ma timidité infantile, mais il m'en reste toujours quelque chose ...
et c'est peu dire ! Je participais cependant aux réunions comme je le pouvais,
je faisais quelques " douzièmes " et je donnais même mon numéro de
téléphone !
Une chose que je n'avais pas prévu c'est que ma femme, elle, ne me
considérait pas comme alcoolique, du moins ça ne faisait pas son affaire. Elle
a assisté à une seule réunion Al-Anon puis, plus je m'engageais dans le
mouvement, plus elle me faisait de reproches : j'allais aux réunions pour faire
des rencontres et mon alcoolisme n'était qu'un prétexte. Chaque coup de fil que
je recevais, surtout si c'était d'une femme, provoquait une nouvelle dispute.
Je n'avais pas suffisamment bien saisi le sens profond de certains slogans,
comme "l'important d'abord" et pendant les 4 premières années, par 4
fois j'ai oublié quel était mon problème principal et par 4 fois je me suis
remis à boire. Pas longtemps, moins d'une demi-journéee chaque fois mais
suffisamment pour m'obliger à refaire un gros travail sur moi-même.
Nous avons essayé des
conciliations par amis communs, par psy, rien n'y fit. On a fini par se taper
dessus ! Des amis m'avaient déjà suggéré la séparation, mais je ne voulais pas
en entendre parler : j'avais la trouille de la solitude et j'étais sûr d'aller
reboire, de foutre ma vie en l'air. Puis un jour, à bout, j'ai quand-même fini
par lui dire que ça ne pouvait plus marcher nous deux. On s'est mis d'accord
pour divorcer à l'amiable. Mais cette année de la procédure de divorce elle a
essayé d'en faire un enfer.
En septembre 1990 je me suis
donc installé seul. Puis, contrairement à toute attente, j'ai connu 10 années
fastes, grâce au programme AA, aux AA et spécialement l'une d'entre elles, qui
est toujours ma femme. Dix ans de bonheur, pendant lesquels je participais
activement à la vie du groupe : douzièmes, modération, ... vous vous rendez
compte, moi, le timide ! Je m'étais installé dans un état confortable où je
croyais avoir parcouru avec succès une bonne partie du programme des
Alcooliques Anonymes. J'avais adopté un rythme de croisière qui devait, du
moins je le croyais, me protéger de tous les coups durs. Surtout au plan
spirituel, je me voyais bien avancé.
Et puis, un jour, tout a
commencé à se détériorer petit à petit dans mon esprit sans que je m'en
aperçoive : fini le nuage rose, mais plutôt le ciel tout noir, sans le moindre rayon
d'espoir ! Fini le bonheur dont je parlais si souvent aux réunions, mais un
mal-être, une déprime, des angoisses indescriptibles, des idées de suicide.
Heureusement, j'avais quand même enregistré un élément essentiel après les
quelques échecs de mes débuts : quels que soient les problèmes qui nous tombent
dessus, il ne faut jamais laisser parmi les solutions celle d'aller reboire :
ce n'est jamais la bonne. J'ai cherché dans toutes les directions pour
comprendre ce qui m'arrivait, mais je n'ai jamais eu envie de boire ! Je
cherchais désespérément ce que j'avais "loupé" pendant toutes ces
années, croyant que si je mettais le doigt dessus, tout irait mieux de suite.
J'ai commencé par la prière de la sérénité qui m'avait toujours
aidé jusque là : rien ! Je n'avais plus aucune sérénité ni aucun courage.
J'étais seul comme je ne l'avais plus jamais été depuis que j'avais arrêté de
boire. Puis, des tonnes de slogans me passaient par la tête, mais je ne savais
par où commencer : RTL, être actif, changer ses habitudes, rien qu'aujourd'hui,
rester simple, l'important d'abord, être bon avec soi-même,... J'ai finalement
commencé par ce qui me tombait le plus dur : téléphoner.
Les quelques amis que j'ai
contactés, s'ils ont aussi augmenté le nombre de questions que je me posais,
m'ont néanmoins donné des voies à suivre, éventuellement. Ils m'ont également
fait comprendre deux choses essentielles (confirmées par d'autres amis aux
réunions) : d'abord, Bill m'avait largement battu dans le domaine de la
dépression et il s'en était sorti, donc il me restait de l'espoir ; ensuite, AA
n'apporte pas nécessairement une solution à tous les problèmes et une aide
médicale pouvait être très précieuse. J'ai fini par passer 9 semaines dans un
établissement de cure (pour l'alcool), sans avoir envie de boire, uniquement
pour me mettre à l'abri parce que j'étais complètement paumé. J'en suis sorti
sans avoir vraiment retrouvé le goût de vivre.
Mais maintenant, deux ans plus tard, je sens que je suis de nouveau
sur la bonne voie, un petit sentier rocailleux, grâce à tout cet ensemble
indéfinissable qu'on nomme "AA" , dont on ne se rend finalement
jamais vraiment compte de tout ce qu'il contient, mais dont on ne profite que
si on le veut bien. Cependant, je sais que j'ai encore beaucoup de chemin à
refaire. Bien sûr je suis abstinent ; bien sûr j'essaie d'appliquer le
programme dans tous les domaines de ma vie et cela avec, malgré tout, beaucoup
d'effets positifs. Mais je dois dire que je néglige AA, et donc je me néglige.
J'ai peu de réunions physiques et je ne participe plus aux activités du groupe
comme il y a quelques années. Aux réunions, je n'arrive plus à partager, à
m'exprimer ...
Tout cela parce que je me
complique l'existence sans raisons et je dois souvent me répéter : "Lorsque
la vie devient trop compliquée pour toi, tu peux être sûr que tu n'es pas sur
la bonne voie... Sois simple "
.Et maintenant il y a
AA-Francité !
Nouvelle dépendance, mais
quel bonheur ! Cela me convient évidemment très bien. La lecture des partages m'apporte
énormément, à l'heure qui m'arrange (souvent au bureau !), et je m'efforce de
tout lire, parce que tout est important et parce que pour moi, il s'agit chaque
fois d'une petite "réunion" et pour cela j'essaie de participer,
quand je me sens disponible. Mais là aussi, j'ai beaucoup de difficultés à
mettre mes sentiments par écrit. Finalement, tout est là : rester simple,
s'accepter et ... aimer !
Bonnes 24 heures
Albert de Liège. BE 50°35'07"N, 05°33'40"E