je n’ai pas arrêté de faire du mal, à moi-même et
aux autres
Mes
parents m’avaient toujours appris de ne pas boire seul. “Seuls les alcooliques
boivent en solitaires”, m’avaient-ils prévenu. “Les gens qui boivent avec
d’autres sont des buveurs sociaux et jamais des alcooliques.”
Je
retiens bien cette leçon. Mais, des années plus tard, comme curé d’une paroisse
dans un pays d’Amérique Centrale, je fus confronté avec un dilemme. J’aimais
boire. En fait, j’aimais beaucoup boire, vraiment beaucoup. Trop à vrai dire...
et j’étais seul. Sans adjoint, je m’occupais d’une paroisse isolée dans les
montagnes.
Pour
éviter de devenir alcoolique, j’appris que j’avais à trouver un compagnon. Il
m’importait peu que je boive chaque soir un demi-litre de Martini et parfois le
double. Un compagnon de boisson me garderait des griffes de l’alcoolisme.
Mais
qui pouvait m’accompagner dans mes confrontations nocturnes avec la boisson? Je
ne voulais pas à ce que mes paroissiens sachent que leur pasteur en “tenait”
une chaque soir! Ainsi dans ma recherche d’un partenaire je devais aboutir en
trouvant quelqu’un de discret, de très discret.
Quelqu’un
qui ne parlerait pas, qui ne raconterait pas aux autres gens dans la paroisse
que leur curé était un ivrogne.
Finalement,
je rencontrai le compagnon idéal. Discret, oui; une bouche cousue, oui. Manuel
était la réponse à mes prières. En fait, Manuel était un don en ce sens qu’il
était sourd-muet. Aucun mot, jamais, ne s’échapperait de ses lèvres. De cela,
j’étais certain.
Il
avait un avantage supplémentaire Manuel ne supportait pas la boisson. Après un
seul verre, Manuel tournait de l’œil, et alors que sa figure inerte
m’accompagnait, j’étais libre de continuer de boire sans crainte de devenir
alcoolique. A quels jeux nous jouions !
Une
nuit, Manuel vint me visiter à la maison, il avait déjà du plomb dans l’aile.
Je dois avoir eu un trou de mémoire. Le lendemain matin, je m’éveillai au lit,
avec une mauvaise gueule de bois. Manuel était déjà parti. Quand je pus rassembler
mes esprits, je commençai à remarquer que quelques bricoles manquaient. Manuel
m’avait subtilisé un canif, une lampe de poche, un stylo à bille et quelques
autres petites choses.
La
soirée suivante, Manuel arriva pour son verre du soir. Je l’attendais et quand
il fut à l’intérieur de la maison, je commençai à le frapper pour lui donner
une leçon, pour lui faire comprendre qu’il n’avait pas à me voler.
Heureusement, il fut capable de s’échapper avant que je ne lui fasse sérieusement
mal. Cette nuit là, je bus tout seul.
Le
matin suivant, j’eus un rare moment de lucidité et je commençai à méditer sur
ce que j’étais entrain de faire. Je transformais petit à petit Manuel en
alcoolique. Je l’avais battu, lui qui était sans défense. “Mon Dieu, pensai-je,
je suis venu ici en Amérique Centrale pour faire le bien et je n’ai pas arrêté
de faire du mal, à moi-même et aux autres”.
Et
il en fut ainsi... ma Puissance Supérieure utilisa Manuel, non pour m’empêcher
de devenir un alcoolique - j’en étais déjà un. Elle utilisa Manuel pour me
ramener dans d’autres chemins que ceux de mon alcoolisme. Ma Puissance
Supérieure me répondit clairement par des voies détournées, en se manifestant à
moi par des plaintes silencieuses d’un pauvre sourd-muet sans défense.
Transmis par Ann (Bolivie)