Maladie incurable,
progressive, mortelle mais …
Ah, c’est difficile,
messieurs, de passer par cette porte, mais ce l’est davantage d’admettre qu’on
est alcoolique. A quatre-vingt-dix pour cent, on préfère reconnaître qu’on est
fou: d’autant plus qu’on permet aux fous de se soûler la gueule. Le refus
d’accepter l’alcoolisme concerne tellement la famille aussi, qu’il y a des
parents qui aiment mieux avoir une fille garce plutôt qu’alcoolique. N’importe
quelle laideur, mais l’alcoolisme non: alcoolique est égal à dégénéré,
perverti, vicieux : quel dégoût, quelle honte!
Plût au Ciel que ce
fût un vice : Les vices sont ma passion; malheureusement, il s’agit d’une
maladie. Ce n’est pas nous qui l’affirmons, c’est l’Organisation Mondiale de la
Santé, qui dépend des Nations Unies et qui siège, bien entendu, à Genève.
Pourrait-il en être autrement? La ginebra (le gin) a lourdement pesé sur nos
désastreuses existences.
Nous affirmons, en
nous appuyant sur l’autorité de cet organisme, mais surtout sur notre propre expérience,
que l’alcoolisme est une maladie à quatre-vingts pour cent mentale et vingt
pour cent physique.
Un impérieux besoin
physique doublé d’une obsession mentale: c’est à peu près ce qu’on lit dans
notre littérature.
En pratique,
l’irrésistible impulsion qui oblige, qui contraint, qui force à avaler un
premier verre, après lequel, eussiez-vous promis la modération à la Vierge en
personne, les autres descendent tout seuls. Vous en buvez un, et les jeux sont
faits : la machine infernale se met en marche.
Mais attention : à
côté des alcooliques quotidiens comme, que sais-je? ,"Excélsior" ou
"Le Monde ", il y a les alcooliques périodiques ceux qui
renouvellent l’enfer une fois par semaine ou chaque quinzaine ou même, oh! La
bizarrerie, tous les trois mois. L’alcoolisme ne dépend ni de la quantité
d’alcool que l’on ingurgite ni de la fréquence des cuites. Il dépend du fait
que l’on est des buveurs-problème. Je vous laisse rêver, avec les Douze
Questions en main, sur cette expression.
Maladie incurable, progressive, mortelle, mais dans la ville
d’Akron, Ohio, deux gentlemen définitivement alcooliques, un courtier en
valeurs de New York et un chirurgien de l’endroit, firent, il y a trente-cinq
ans, une découverte aussi merveilleusement profonde qu’apparemment simplette.
Bill W. et Bob S. se rendirent compte qu’en se communiquant leurs abominables
expériences personnelles, c’est-à-dire en se racontant avec mille passionnants
détails l’histoire de leurs glorieuses soûleries, et en y ajoutant la
pittoresque description de leur furieux désir de se soûler encore et vite, deux
alcooliques, avec un minimum de bonne volonté et l’aide d’un Certain-Je-Ne-Sais-Quoi
que nous appelons Puissance Supérieure, réussissaient à ne pas boire. La voilà,
la grande base de l’arcane !
Après des années d’observation,
les deux gentlemen Bill W. et Bob S., autour de qui s’étaient entre-temps
réunis d’innombrables autres ivrognes-problème, rassemblèrent leurs expériences
de sobriété dans ce que l’on appelle les Douze Etapes, auxquelles nous
donnons dévotement des majuscules dans la mesure où, en constituant le
fondement de l’organisation la plus désorganisée (et la plus miraculeuse) du
monde, elles nous permettent de ne pas mourir. "
Extrait du
partage de Bartolo F. au "Vale de Mexico".
(Reproduit de "Hommes en Fuite" C.
Coccioli)