Avant de boire, médite sur ta dernière cuite
" Est-ce que
ça t’a été dur de cesser de boire, as-tu beaucoup souffert? ". Je
répondrais que non. Ça m’a été facile.
Le difficile a été de
continuer à vivre après avoir cessé de boire. Etait-il concevable d’entrer dans
une maison amie et de refuser d’un geste brusque le verre habituel ? Sortir
avec une jeune fille et ne pas se donner du courage avec quelques martinis?
Passer un enthousiasmant après-midi au stade sans avoir emporté avec soi,
cachées sous le blouson, deux ou trois bouteilles de tequila? Conclure un accord
et ne pas le fêter au bistrot ? Et les fêtes de la fin d’année : les posadas?
Tout inconcevable, et néanmoins me voilà: sobre neuf ans, presque dix.
Quant aux rechutes, je
n’en ai pas l’expérience: j’ai pourtant un souvenir.
Contrairement à ce qui
est arrivé à d’autres, ma situation économique ne s’est pas améliorée avec la
sobriété : plutôt le contraire.
Bien : un soir où,
justement pour des motifs économiques, je me sentais le plus lésé des hommes,
j’entrai dans un bar et, sans la moindre hésitation, commandai un
"high-ball". Je suivis d’un regard curieux les mouvements du barman
qui le préparait. " Avec beaucoup de glace " , le
priai-je.
Ma lucidité était
impressionnante. Je vais boire, je vais rechuter, me disais-je. J’eus le
scrupule de payer la consommation; et, ayant pris le verre, le levai vers la
lumière. Quelle étonnante couleur! J’agitai le verre pour apprécier le
cliquetis des glaçons. Je vais boire, je vais rechuter : et je portai le verre
à mes lèvres. Voyez la coïncidence : j’avais soif.
Avec le verre frôlant
mes lèvres, je pensai que, puisque j’allais boire et rechuter, ce serait de bon
ton d’effectuer l’opération que m’avait une fois suggérée Miguelito :
" Au cas où tu ne puisses absolument t’empêcher de boire, médite
pendant trente secondes, avant de le faire, sur ta dernière cuite "
(ce fut aussi la sienne: nous nous soûlions la gueule ensemble).
Donc, avec le verre
froid contre mes lèvres, et une odeur bizarre qui me déconcertait (presque
inconnue, presque neuve), je me mis à compter : Un, deux, trois, quatre..., m’efforçant de retrouver dans ma mémoire le souvenir de ma dernière
beuverie. Cinq, six,
sept..., et, pour
mieux la retrouver, je fermai les yeux.
Huit, neuf, dix..., et je me revis au commissariat de police où,
probablement à cause d’une rixe dont j’avais tout oublié, j’en étais venu à me
retrouver à l’aube d’un jour blême avec cinq ou six compagnons de mauvaise
fortune. Onze,
douze, treize..., et
je reconnus, parmi ces pauvres hères, le visage contracté d’un bonhomme qui
s’agitait beaucoup en affirmant qu’il était un avocat influent, un notable de
la politique, une huile à faire trembler le Mexique, le monde, à telle enseigne
qu’à peine le représentant du ministère public arriverait nous serions tous
libérés sur son ordre. Quatorze,
quinze, seize..., et
finalement, toujours avec le verre froid contre mes lèvres, je revis comme dans
un film l’arrivée du fonctionnaire, qui, après les formalités d’usage, et
surtout après nous avoir dépouillés de ce que nous avions sur nous, commença à
nous relâcher l’un après l’autre : mais, chose curieuse, pas l’avocat. Dix-sept, dix-huit, dix-neuf..., et je réentendis la voix très fâchée de ce
personnage Si important
"Je dois sortir
immédiatement, comprenez-vous ? Pour une vulgaire cuite on ne retient pas
quelqu’un de mon acabit! "
Vingt,
vingt et un, vingt-deux...,
et, enveloppé par la bizarre odeur qui, s’exhalant du verre, me déconcertait,
je réentendis la voix du fonctionnaire:
" Mais savez-vous pourquoi vous
êtes ici? "
"
Pour une beuverie " , répondit, arrogant, le personnage. Vingt-trois, vingt-quatre, vingt-cinq..., et la voix calme du fonctionnaire : "
Vous êtes accusé d’avoir tué, cette nuit, à coups de couteau, dans une taverne,
et en un état évident d’ébriété, le citoyen…,et caetera. "
Vingt-six: je posai le verre, lançai au barman
un " adios, Hermano " , fis demi-tour et m’enfuis. Je
n’avais aucune envie d’arriver jusqu’à trente. Je n’avais plus envie de ce
verre.
Je
n’avais qu’une envie: oublier qu’un jour, moi qui ai un monstre dedans comme
cet illustre personnage qui en gémissant s’affala sur le sol, j’avais bu.
Alfonso
(Extrait de Coccioli: "HOMMES EN
FUITES", pages159-160)