" Les besoins matériels d'autrui sont mes propres besoins spirituels".

(Partage de : Eve, France)

 

 

Bonjour, Claude, c'est Eve, alcoolique, abstinente aujourd'hui

 

Pourquoi cette phrase m'a-t-elle semblé lorsque je l'ai entendue ( par Levinas, de longue date décédé, qui citait là une autre personne ) si limpide, si évidente, et pourquoi te semble-t-elle autre ?

 

J'ai été une petite fille effarée, "perdue de partout" ; Tout m'effrayait, et en même temps me poignait, j'étais en permanence tourmentée par une sensation puissante d'injustice ; cela me tourmentait autant de la reconnaître instinctivement dans ce que l'on me faisait voir et connaître du monde, que de comprendre que ceux qui m'entouraient, mes proches, que j'aimais d'un cœur ouvert, ne la voyaient pas, cette injustice pour moi partout répandue, ou même la justifiaient, dans leur mode de vie comme dans leurs échanges avec l'Autre, échanges dont je voyais bien malgré tout mon amour inconditionnel qu'ils n'étaient empreints ni de compassion ni de bienveillance. Toute petite, j'éprouvais un immense trouble à voir que les personnes que j'aimais faisaient et disaient des choses qu'instinctivement je savais devoir ne pas aimer.

 

Ma révolte ultérieure - vite accompagnée par l'alcool - a été un sursaut de fidélité à cette petite fille là, qui savait dieu sait d'où ( cela nous amènerait vite sans doute à la prière et la méditation ) ce qui n'était pas juste, si déjà elle ne savait pas ce qui pouvait bien être juste. Mais ce fut une révolte désordonnée, anarchique, entraînant des actes et des interventions stériles, ou au moins tellement disproportionnées d'avec l'impact désiré.

J'avais un désir une soif un besoin forcené d'aller vers l'Autre, vers tous, une volonté d'intervenir partout et envers tous, et ce faisant, de donner, donner, donner ce qu'aucun ne me demandait, et surtout, de donner ce que moi je pensais devoir être donné, et non ce qui à ce moment là, à cette personne là, aurait dû être donné. Que ce soit un savoir, mon dernier sou, une parole ou le vêtement que j'avais sur le dos, je les donnais non pas en fonction de celui qui les recevait, mais en fonction de ce que moi je pensais qu'il devait recevoir, parce qu'il était injuste que je le possède et que lui ne le possède pas. Et évidemment sans doute aussi parce je ressentais n'être pas "aimable" et que je pensais que l'on m'en aimerait. Mais je crois tout de même que ce dernier point n'était pas très prégnant, celui qui dominait c'était la compulsivité innée, compulsivité à acquérir des biens tant spirituels que matériels, et compulsivité violente à les redonner.

 

Tu me passeras le terme, Claude, j'étais une emmerdeuse du don. J'encombrais, je gênais ceux à qui je donnais, j'étais frustrée en permanence de ne pas savoir donner ou me donner. Je n'avais pas de mesure,  quelque part j'imposais mes normes dans la teneur de mes dons, et, lorsque ceux ci s'adressaient à des personnes dépourvues de tout, ils portaient en eux j'ai mis longtemps à le comprendre une exigence tacite, une exigence malhonnête  ; au fond je donnais à un être qui n'existait pas, que j'avais moi conceptualisé sans respect de la vraie personne que j'avais face à moi.

 

Alors, beaucoup plus loin, après l'alcool, après beaucoup de confrontations avec la pensée des autres, après beaucoup d'écoute des autres, (et enfin, de moi-même) j'ai pu conquérir un peu de sérénité et de compréhension plus juste, moins fausse. J'ai aussi choisi, dans cette progression là : choisi de penser que ce qui est juste, ou ce qui est le moins injuste, c'est de savoir qu'un grand dénuement matériel empêche ou rend injustement trop ardu le développement, la progression de l'être, son accomplissement. Choisi de penser que tous les autres échanges, tous les autres dons, toute la rencontre de l'Autre, ne peuvent pas précéder cette démarche là, mais en découlent. Choisi d'être, cette fois sans exaltation désordonnée, sans gesticulation mentale, en restant ouverte à toute sollicitation mais sans bondir à sa rencontre, concentrée centrée sur cette injustice là, et agissante contre cette injustice là, à ma mesure.

J'ai pu choisir dans mon métier de mettre quelques gouttes d'eau dans ce fleuve là - aucun de ceux qui avaient soif ne sait que j'ai contribué à l'étancher; et mon cœur est moins tourmenté. Il l'est encore, bien sûr. Car, tant qu'il y aura d'aussi criants dénuements, d'aussi criants besoins matériels d'autrui, aggravés par le spectacle, ici, de l'inutile abondance et du gâchis, mes besoins spirituels ne seront pas totalement assouvis.

Ai-je pu te répondre, Claude ?

 

            Bonnes vingt quatre heures

Eve

 

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