Alors débuta ma vraie descente aux enfers
Il était une fois, dans
un petit village ardennais, en Belgique, une famille normale.
Le père était travailleur
mais mauvais bricoleur, gentil mais maladroit, socialiste et syndicaliste mais catholique pratiquant, généreux
mais parfois borné et un peu despote
sur les bords.
La mère, ménagère, une
vraie ardennaise, âpre au gain, économe et, telle une fourmi, travailleuse infatigable.
Ils avaient deux
filles, nées en mai 56 et mars 58.
Fin 1960, les frimas de
l'automne faisaient lentement place aux froids de l'hiver, mais la température en Belgique ne faisait que monter,
la " Loi Unique " venant d'être
votée.
La grève générale était
déclarée et le père n'était guère présent, préférant saboter des trains plutôt que de rester près de son épouse, prête
à accoucher.
Le 26 décembre, un an
trop tôt (ou un jour trop tard pour éviter toute ressemblance purement fortuite avec un autre soi-disant né le 25)
car je devais naître vers le 15 janvier
1961, je vis le jour, ou plutôt la nuit,
car il était 17h15 et le soir tombe tôt à cette époque de l'année.
C'est sans doute
l'absence du père, emmené à la gendarmerie peu après ma naissance (ma mère ne lui a jamais pardonné
ses activités syndicales pendant cette
période) qui me poussa très jeune vers la bouteille.
En effet, après un
séjour en couveuse (c'est sans doute de là que me vint une certaine tendance à faire le pauvre
petit "Caliméro"), ma mère me tendit
une bouteille que je m'empressai d'avaler goulûment (Quoi ? Ah ! C'était
pas une bouteille mais un biberon et pas
de l'alcool mais du lait - bon - je
savais pas).
Huit ans plus tard
naquît encore une petite sœur.
Je suis donc fils
unique, bien qu'ayant trois sœurs, ce qui fait dire encore aujourd'hui que je suis le petit chouchou à sa
"môman" .
Ma jeunesse et mes
études se sont déroulées sans problèmes particuliers, l'alcool ne faisant son apparition que vers 15 ans, dans des
proportions normales, c'est à dire le
week-end, en sortie.
Par normale, je veux dire être saoul de temps
à autre, savoir " bien " boire
(une vingtaine de chopes sur une soirée).
J'avais une réputation
de guindailleur (s'amuser en buvant beaucoup), mais pas de buveur.
J'ai fait du théâtre,
monté des spectacles, été délégué de classe, membre de clubs de jeunes mais malgré cela, je disais
que j'étais timide, surtout avec les
filles. Besoin de paraître ?
C'est pour cela qu'avant
d'aller inviter des filles à danser, au bal (soirée dansante dans une grande salle), je buvais quelques chopes : les
copains d'abord, puis les filles et je
n'étais plus du tout timide, au contraire, je
changeais très souvent.
A l'âge de 17 ans et
demi, mes humanités achevées (le bac), je quittai mon cocon familial et ma région rurale pour " monter " à la
ville, en vue de faire une licence en
mathématiques, matière choisie sans grande conviction sur les conseils de mon professeur.
Les trois premières
semaines se sont bien passées : j'allais régulièrement au cours, je suivais facilement, ce qui m'a
incité à sortir un peu plus avec
d'autres copains ardennais. Je n'allais plus aux cours, travaillais
comme barman et disc-jockey le week-end
pour payer mes sorties de la semaine et,
quand vint le moment des examens partiels de janvier, je
connaissais l'heure, la salle, mais pas
la matière car il était impossible de récupérer 2 mois de cours en 2 semaines.
Que faire ? Que dire à
mes parents ? Plutôt que m'engager à la Légion Etrangère, je m'engageai dans la
rue menant à mon bistrot favori pour
boire un verre et réfléchir.
Je décidai de rentrer,
comme toute ma famille depuis Napoléon, aux chemins de fer belges et d'y faire carrière, avec l'ambition d'atteindre,
par examens et promotions internes, le
niveau universitaire à 25 ans (j'ai dû
attendre 27 ans).
Plutôt qu'aller chômer,
je suis directement rentré comme ouvrier non
qualifié, ce que je ne regrette pas aujourd'hui car cela m'a appris une autre mentalité.
Ma carrière prenant
forme, et habitant toujours en " kot " (chambre meublée) en ville, j'ai commencé à sortir de plus en
plus ; l'alcool étant toujours présent
mais sans problèmes car je le " tenais " plutôt bien.
Service militaire dans
une unité d'élite (Chasseurs Ardennais) mais comme planqué. Paradoxalement, je n'ai jamais bu aussi peu qu'à
l'armée, alors que beaucoup y
apprennent justement à boire.
A 20 ans, j'ai
rencontré celle qui sera ma première épouse. C'était une anversoise, donc néerlandophone, quoique
parlant très bien le français. Une première rupture, deux ans après, m'amena à
consommer assez bien, un seul jour sans
alcool étant une exception (je me souviens que des amis avaient parié avec moi, un bac de bière
(sic) que je ne saurais pas rester une
semaine sans alcool et j'ai gagné).
Je me mariai finalement
en 1995 et allai habiter dans la région flamande, où mes seules fréquentations étaient des connaissances de mon
épouse. C'est dans ma belle-famille que je commençai à boire et à apprécier le
vin et les alcools forts. Mon épouse
trouvait qu'un jour sans alcool était comme un jour sans soleil, ce qui fait que tous les soirs, nous prenions
l'apéritif, une bouteille de vin pour
souper et le pousse-café après. Je me souviens d'ailleurs que je devais déjà
avoir un petit problème : avant d'aller
dormir, je m'enfilais encore en vitesse une gorgée d'alcool fort.
Puis vinrent les
problèmes, sans doute dus aux deux parties, à des différences de vue sur la vie en général et puis un divorce à
l'amiable, tellement à l'amiable que ma
télé fit plusieurs fois le trajet Liège (où je
louais un appartement - au-dessus d'un café) Anvers (mon ancienne
maison). Drôle de divorce donc, puisque, après être passé devant le juge pour acter notre décision (enfin, la décision de mon
épouse - moi, j'en étais encore bleu,
malgré les crasses qu'elle m'avait jouées), nous allions au bistrot pour voir où nous pourrions partir en voyage
de divorce.
Toute cette indécision
me mettait mal, très mal et comme en plus j'habitais au-dessus d'un bistrot, je me liai assez vite d'amitié avec des
autres locataires, encore étudiants,
mais surtout très guindailleurs. J'étais saoul si pas tous les jours, mais au
moins 3 à 4 fois la semaine. De plus, après ma séparation, je me suis affilié à
un club de football s'appelant le TGB
(les Très Grands Buveurs), un autre club jouant le dimanche matin mais prolongeant souvent la troisième mi-temps, un
club de ski (avec les mêmes que le
TGB), un groupement folklorique (avec les sorties que cela comporte), un club de ping-pong et enfin un club de
motards tout-terrain. (A vrai dire,
j'ai toujours été fort actif dans des
associations ou clubs de jeunes) J'ai également recommencé à militer
activement au syndicat (encore avec des
membres Très Grands Buveurs) Inutile de dire que j'étais fort occupé et
que la boisson était souvent présente.
C'est à cette époque que j'ai reçu divers surnom, allant de " tonton
ou Monsieur "Mallox" " à
"Gerbinator" (l'homme qui gerbe plus vite que son ombre).
Je crois pouvoir dire,
avec le recul, que c'est à ce moment, donc en 1991 - 92, qu'a réellement commencé mon alcoolisme, sans pour autant que
mes relations sociales ou professionnelles
en souffrent beaucoup : je ne buvais
pas seul et étais ce qu'on appelle pudiquement un " alcoolique
social ".
Un beau ( ? ? ?) jour,
à une soirée de notre groupe folklorique, je
rencontrai celle qui est mon épouse actuellement. Elle faisait
également partie de cette confrérie,
depuis plus longtemps que moi, mais était dans
les " calmes " alors que, vous vous en doutez, je
faisais partie du " noyau dur
". Je discutai avec elle, dansai avec (en m'endormant sur son
épaule), l'invitai à venir visiter une
maison que j'avais achetée dans la région (un
copain devait me le dire le lendemain, car je l'avais oublié, étant
ivre mort). Quelques semaines plus
tard, nous sortions ensemble et quelques mois de plus, nous vivions ensemble puis, en juin 1996, nous nous
mariions.
Je me dois de dire que
ma consommation n'avait pas diminué, bien que
certains jours, je faisais des efforts et rentrais sobre et à l'heure à
la maison. (comme dirait un copain : un
des deux d'accord, mais les deux
ensemble, c'est trop dur).
Mon père est décédé en
décembre 96 (enterrement le jour de mes 36 ans) et, bien que mes rapports avec lui étaient parfois houleux -
caractères sans doute trop semblables -
j'en ai été assez affecté (ce qui a d'ailleurs
surpris mes sœurs qui croyaient que je ne l'aimais pas).
De plus, c'était pour
moi une occasion supplémentaire de boire.
Au mois d'août 97,
alors que nous attendions un enfant, à la suite d'une négligence (je ne peux pas parler de faute à proprement parler,
mais plutôt de légèreté) médicale, mon
épouse dut accoucher prématurément. Là, j'ai réellement été triste, d'autant
plus que c'était pour moi une bonne
occasion de ne plus boire : nous venions d'emménager dans une maison
que nous avions achetée et nous allions
avoir un enfant : plus aucune raison de
boire.
Petite digression : je
me suis souvent donné des buts à atteindre : que ce soit dans la boisson ou dans l'abstinence. J'ai acheté mon
premier ordinateur pour aller moins
boire au café ; je me disais en jouant : tu ne
peux pas boire avant d'avoir autant de points ; j'ai acheté une maison
de campagne en me disant que j'irais
moins au bistrot boire car je devais y
travailler, ....)
Au lieu de cela, toutes
les raisons de boire étaient là - et des bonnes hein, "nom di djâle" ! !
Moi qui pensais que les
autres avaient pitié de moi qui avais tous les
malheurs du monde alors que - je ne l'ai appris que bien plus tard -
ils avaient honte ou se moquaient.
J'ai choisi à cette
époque beaucoup de compagnons qu'aujourd'hui je ne vois plus - et je ne les regrette pas (eux non
plus sans doute). (Il m'a d'ailleurs
fallu très longtemps pour que mon ressentiment à l'égard de certains s'amenuise).
Alors débuta ma vraie
descente aux enfers.
Je n'étais plus un
consommateur excessif, je n'étais plus un alcoolique mondain, non. J'étais tout simplement un alcoolique. Je
fréquentais des cafés de troisième zone ou j'étais bien entendu le seul en costume, pensant encore briller devant un
auditoire à la limite du quart-monde.
Je ne croyais plus en rien et n'attendais plus rien de la vie. Je buvais à la
maison et il me fallait ma dose pour aller dormir. Tous les matins, à peine
levé, une de mes premières actions était de vomir " à sec ", quand ce n'était pas de la
bile.
Je réussissais encore -
vaille que vaille - à maintenir mon boulot à un niveau raisonnable (le top auquel j'avais habitué mon chef était
loin) - je ne buvais (pratiquement)
jamais avant midi quand j'allais au bureau.
La chute s'est
accentuée et déjà, plusieurs fois, j'avais regardé dans le bottin le numéro de téléphone des
alcooliques anonymes. Au retour d'un séjour à Prague avec mon équipe de
football (TGB) où j'avais
particulièrement " bien " picolé, j'avais dit devant tout le
monde que dès ma rentrée, j'allais chez
les AA - ce que je n'ai pas fait une fois " rétabli ".
Mais je n'en avais pas
besoin - je n'étais pas officiellement alcoolique, bien qu'en moi-même, je savais pertinemment bien que je l'étais.
1999 -ma dernière année
de consommation, j'ai été souvent en congé de
maladie pour dépression. Je pensais encore que je buvais parce que
je déprimais, mais je sais aujourd'hui
que je déprimais aussi parce que je
buvais. Je n'osais plus attendre le train sur le quai, mais restais dans
le couloir sous-voies, car une partie
de mon moi voulait se jeter sous la locomotive, l'autre partie me disant intérieurement " tu verras, ça ira
mieux demain ".
Je disais aller
travailler alors qu'en réalité, j'allais au bistrot - mais pas de bière avant midi(heureusement, j'ai
été protégé, en remerciement des services
prestés, mais il n'aurait pas fallu que ça continue car j'aurais eu des problèmes).
Le soir, je fumais dans
la cave, buvant une bière en cachette ( ? ?), avec un seau entre les jambes pour recueillir le fruit de mes nausées.
C'est pas propre, je sais ; mais
c'était ainsi.
Tous les matins, je
regardais mes yeux pour voir s'ils n'étaient pas trop jaunes.
Je pensais que je ne
supportais plus l'alcool car après 3 ou 4 bières, j'étais saoul - en réalité, je ne dessaoulais plus, et je
remettais tout ce que je mangeais.
Je maigrissais à vue
d'œil, avais un teint maladif, prenais des cachets pour ne plus boire, des cachets pour ne plus déprimer, me faisais
engueuler par ma femme et mon médecin,
mais rien n'y faisait.
Un beau jour de
septembre 1999, je crois, je me résolu à téléphoner au AA. Je téléphonais non
pas pour ne plus boire, mais uniquement pour récupérer d'abord et ensuite apprendre à gérer ma
consommation d'alcool. Le vendredi soir, je me rendis, relativement sobre, à ma
première réunion, qui commençait à
19h30. Il était 19h15 et deux personnes étaient déjà présentes. Je voulus
parler mais on me répondit que la réunion ne commençait qu'à 19h30 et qu'ils achevaient d'abord leur sandwich.
Méchamment refroidi ! ! !.
Ca n'a pas marché. Mais
j'allais quand même encore et toujours en réunion.
Puis j'ai changé de
groupe et là, j'ai vraiment trouvé une chaleur et un accueil que je n'avais pas encore rencontré, ni en AA ni
ailleurs.
Une bande de joyeux
(pas tous) drilles, des yeux brillants non d'alcool mais de bonheur, des figures pas jaunes et surtout un réel
soutien, surtout de la part d'un ami
qui l'est d'ailleurs encore.
Je n'ai pas accroché de
suite, mais je continuais à aller en réunion, même une fois plus qu'entamé, car je savais que mon salut était là.
A chaque fois que je
buvais ou que je n'avais pas envie de voir quelqu'un, je rencontrais ce fameux ami, sur les quais de la gare, en ville.
Un hasard ? ? ? ?
Nous avions également,
avec mon épouse, entamé une procédure de demande en adoption. Il y avait des entretiens avec assistantes sociales,
psychologue mais aussi chez le médecin,
avec prise de sang récente. Aie aie aie. Mes
gamma GT. Mais c'étaient des Gti. 2800 au lieu d'un maximum de 50. Pas
mal. Etat de pré-cirrhose. Durerez plus
longtemps vous ! On a traîné pour les
prises de sang mais il était trop tard, le mal était fait et nous
furent refusés (avec le recul, je ne
leur en veux plus, ils avaient raison - qui
oserait confier un enfant à un alcoolique pratiquant - quoique, dans
la société, les enfants d'alcooliques,
il y en a quand même).
Mes réunions AA, même
si elles ne m'amenaient pas encore à l'abstinence totale, faisaient quand même que je buvais différemment. Je
partais toujours en me disant que je ne boirais pas, je me modérais, je tenais un jour, deux jours, trois, voire
quatre, puis patatras, je rebuvais (je
ne parle pas de rechute dans ces cas là). Lors des réunions, repas, je me tenais
relativement bien, quoique mon dernier
Noël, je me souviens de nombreuses descentes à la cave pour " fumer " ! ! !
Et puis, le 20 février,
j'étais chez ma petite sœur pour fêter
l'anniversaire de sa fille - ma filleule - je n'ai bu que deux ou
trois bières - pas mal hein! - mais
j'ai mangé au moins 3 gros morceaux de gâteau
Malakoff - à base de crème au beurre et amandes.
Le surlendemain, pas bien du tout - mal à la
poitrine - l'estomac. D'habitude - ce n'était pas la première fois - les deux
premières bières que je " gardais
" suffisaient à calmer ces douleurs mais pas cette fois-ci. Médecin qui
m'envoie aux urgences. Vésicule bloquée : 3.500 de gamma GT - on l'enlève - on
l'enlève pas. Finalement, on l'enlève pas mais quelques baxters, dont un de
valium (pour les douleurs je pensais).
Je me sens en pleine forme dès le deuxième jour, ma vésicule s'étant
" débouchée " toute seule. Je
me promène dans l'hôpital avec mon arbre de Noël : un porte baxters sur roues et blague avec tout le monde. Pas
envie de boire, je plane. Après 5 jours, j'entends le professeur demander au médecin
si le sevrage s'était bien passé. Le
sevrage ? ? ? C'est quoi ça ? ? ? Pas besoin de ça moi ! ! !. Le médecin me dit
alors que c'était parce que j'avais un réel problème d'alcool et que c'était le terme utilisé pour un début
d'abstinence (ou de cure).
Quoi qu'il en soit, je
n'avais plus soif.
Je peux dire que je
suis un des rares alcooliques à avoir arrêté de boire à cause d'un gâteau.
Sorti de l'hôpital
après 5 ou 6 jours. Rentré chez moi - première chose à faire : rechercher et
vider (dans l'évier) les canettes de
bière cachées ici et là (j'en ai encore retrouvé plusieurs mois après dans une botte en caoutchouc), ranger dans
la cave la plus profonde (sans regarder
les étiquettes) les rares bouteilles qui
avaient survécu à ma phase d'alcoolisme aigu. Plus de tentations sous
les yeux = plus de consommation impulsive : il faut réfléchir pour descendre à la cave, prendre
une bouteille, un tire-bouchon, déboucher
la bouteille : sur ce temps-là, on peut téléphoner trois fois à des aamis.
Convalescence de deux
semaines - et si on allait en vacances : Ténériffe - rien à y voir - se reposer, le soleil et le coca.
Je me suis toujours
contenté d'une seule réunion par semaine, très rarement plus, mais aussi très rarement moins.
Le groupe que je fréquentais
alors était ce que j'appelle un très bon groupe de début : les nouveaux étaient très bien accueillis, très bien
suivis et écoutés, et en plus, on
rigolait.
Inutile de dire que je
n'ai pas perdu les vieux réflexes dès ma première réunion d'abstinence totale. Non - bien sûr - il y avait
l'orgueil (combien de fois mon vieil ami Joseph ne m'a pas dit " tu vas te casser la gueule avec ton orgueil
"), toujours le désir de paraître
(ne jamais manquer l'occasion de faire rire la salle, même si c'était à mes dépens), une vieille habitude de contester
l'héritage du passé, l'habitude de
discuter sur des points de détails ou sur le sens des mots (il m'a fallu longtemps pour admettre le sens du mot
capituler car je préférais le mot
vaincre) et aussi, bien entendu, le mot " dieu " (vous remarquerez : je n'ai pas mis de majuscule
car ce n'est pour moi qu'un substantif
- j'y reviendrai plus tard).
Comme dans toutes les
choses que j'avais faites auparavant, quand elles m'intéressaient, je m'impliquais à fond.
Inutile dès lors
de dire que je pris vite du service et devins responsable de la littérature du groupe. De nouveaux des
discussions avec certains car je voulais changer, dans un but de rationalisation et de meilleure
information, des choses qui existaient
ainsi depuis la fondation du groupe. Iconoclaste.
Comme ce groupe était
fort ouvert, il y avait deux grosses fardes de
littérature Non-Aa que j'ai complétées du mieux que je pouvais. J'ai
aussi fait preuve d'initiatives malheureuses, je le reconnais maintenant mais, après un an, nous
disposions de presque toute la
littérature aa francophone, européenne et canadienne. Excessivité ? ? ?
?
Excessivité : encore un
mot qui me colle à la peau. Dans tout ce que j'entreprends, il y a de
l'excessivité, que ce soit pour la
gravure de cd, la recherche et la collection de fossiles ou de minéraux,
de bouquins, il faut toujours que
j'aille à fonds, que je cherche à tout avoir.
Petit à petit, j'arrive à me raisonner et à la freiner, mais il y a
encore du boulot.
Un ou deux mois après
le début de mon abstinence, en partant travailler, je vis dans le courrier une lettre provenant de l'association
d'adoption. Je l'ouvris et lus que nous étions refusés car " vous avez
tardé à nous communiquer les résultats
de la prise de sang... N'y a-t-il pas
un fonds de dépression là-dessous,
" Termes pudiques, mais putaing, ça faisait mal. Là, j'ai directement
pensé à boire, à me " foutre une tanne " mais, dans les secondes qui ont suivi, j'ai eu le bon
réflexe. Me saouler ? Et alors ? Ca changerait quoi ? Mon épouse allait être
très triste en lisant cette lettre, et en plus, elle le serait davantage en me voyant ivre. La lettre, elle, serait
toujours là. Je l'ai emportée avec moi (la lettre, pas mon épouse) et ai rédigé,
en m'inspirant des déserteurs de Boris
Vian, une longue réponse à cet
organisme. Jamais eu de réponse. Ca a été pénible, ce moment-là, pour
nous deux, mais l'important, le
principal : je n'avais pas rebu.
Comme vous le savez,
nos autres démarches ont abouti : un des dividendes de l'abstinence.
Dans ce groupe, il y
avait aussi un " type " qui parlait d'une voix douce, pas très fort, sans doute parce qu'il
préfère la tarte aux fraises aux voix
de stentor. Ces paroles me plaisaient et, lors d'un barbecue chez un
aami commun, je fis un peu mieux sa
connaissance. Il avait créé un site Internet pour des alcooliques et, dans une
très petite mesure, j'y contribuai en
lui envoyant quelques citations (il avait
d'ailleurs récupéré toutes celles que j'avais collationnées dans les
gros classeurs de littérature non-aa).
Fin 2000, il me fit part de son intention d'ouvrir un groupe en ligne destiné aux échanges entre alcooliques et me
demanda si cela m'intéressait. Bien entendu que cela m'intéressait et c'est
ainsi que je rejoignis aa-francité,
quand nous n'étions même pas une dizaine. Que de chemin parcouru ! Vous aurez
reconnu bien sûr le " type " dont je parlais plus haut.
AA-francité m'a apporté
beaucoup et je vais dire - en en choquant certains - plus que les réunions physiques, du moins en ce qui
concerne la spiritualité, la
connaissance des étapes et l'ouverture d'esprit des membres d'autres pays.
Je m'explique.
Les réunions physiques
sont primordiales.
Elles permettent des
échanges directs, elles permettent de mieux comprendre les dires parfois hachés de jeunes
abstinents ou de pas encore abstinents
rien qu'en les regardant, en regardant leur peau jaunâtre, couperosée,
leurs yeux où le blanc est plutôt
cassé, leurs tremblements, leur apparence
extérieure,... sans bien sûr les juger sur cela.
Dernièrement, j'ai vu
deux nouveaux qui n'avaient pas encore accroché. Quel douloureux rappel pour moi de les voir, mal à l'aise (ce n'a
jamais été mon cas car sous ma timidité,
je suis plutôt extraverti - sic). Ce qui m'a le plus frappé, ce sont leurs yeux. Des yeux de chiens battus alors
que ce qui m'avait interpellé lors de mes
premières réunions, c'étaient les yeux (non, je n'en fait pas une
fixation) des amis abstinents qui
pétillaient de bonheur, de gaieté ou de malice. Douloureux rappel, certes, mais
aussi bénéfique rappel car ainsi je revoyais
d'où je venais et quelle chance j'avais d'avoir accroché.
Reprise de mon
témoignage après deux semaines d'arrêt - excusez donc les éventuelles redites.
Donc je disais
qu'AA-francité m'avait apporté beaucoup.
Sur le point spirituel
: même après un an de réunions physiques, je n'étais nulle part. On n'abordait que de très rarement - et
malheureusement de manière très et trop
superficielle à mon goût - mais cela suffisait à la majorité, les aspects spirituels de notre programme.
Connaissance des étapes
: de nouveau, ce groupe était un très bon groupe de début, mais était aussi, à mon avis, victime de son succès et de
sa gentillesse dans l'accueil des
nouveaux. Pratiquement toutes les semaines nous recevions des nouveaux, ce qui
fait que nous n'avions plus guère de
temps pour faire du programme.
J'ai dès lors
papillonné de groupes en groupes, en attendant de trouver celui qui me conviendrait, ou plutôt qui
conviendrait à ma quête du Saint Graal.
Cette quête, je l'ai
faite longtemps, essayant de trouver dans les
religions, autres que les révélées auxquelles j'étais réfractaire, dans
les philosophies, des croyances anciennes,
ce qui pourrait me convenir.
Inutile que je n'ai
rien trouvé qui me convenait vraiment. Des bribes de chamanisme, de
confucianisme, de religions primitives, de
druidisme, ... avec un respect des autres et de la nature, voilà ce que
j'ai pris pour moi, mais ce n'était pas
assez.
Le mot prière
était également resté coincé quelque part : pas moyen de le faire sortir. Je ne savais pas prier et même
si je le savais, qui prier dans le fatras de
croyances auxquelles je me référais.
J'ai finalement fait un
premier pas constructif dans ma recherche en me rendant en réunion dans le groupe que je fréquente maintenant,
parfois en traînant les pieds mais ce
pour d'autres raisons.
Là, j'ai compris ce que
voulait dire le mot prière, mais aussi à qui
l'adresser. J'ai pu mettre un " nom " sur ma puissance
supérieure et ai aussi découvert, par
la grâce d'un membre présent, comment prier et le pourquoi. Avant, j'estimais
que c'était quand même en grande partie grâce à moi si j'avais arrêté de boire, et non pas uniquement
par l'intersession d'une quelconque
puissance supérieure. Après cette discussion (je ne sais pas s'il s'en
souvient), j'ai compris qu'une partie
de moi (disons la partie non physique) s'était réveillée, après avoir été endormie par l'alcool pendant
trop longtemps et que c'était d'elle
que provenait mon réveil spirituel.
Ouh la la - j'espère
que vous me suivez.
Dans mes lectures (qui
sont souvent d'histoire guerrière), j'étais tombé sur une prière qui m'avait marqué. Je vous la livre in extenso.
PRIERE
Je m'adresse à vous,
mon Dieu, car vous donnez
Ce que l'on ne peut
obtenir que de soi.
Donnez-moi, mon Dieu,
ce qui vous reste.
Donnez-moi ce que l'on
ne demande jamais.
Je ne vous demande pas
le repos
Ni la tranquillité
Ni celle de l'âme, ni
celle du corps.
Je ne vous demande pas
la richesse,
Ni le succès, ni même
la santé.
Tout cela, mon Dieu,
On vous le demande
tellement
Que vous ne devez plus
en avoir.
Donnez-moi, mon Dieu,
ce qui vous reste,
Donnez-moi, ce que l'on
vous refuse.
Je veux l'insécurité et
l'inquiétude.
Je veux la tourmente et
la bagarre.
Et que vous me les
donniez, mon Dieu,
Définitivement.
Que je sois sûr de les
avoir toujours,
Car je n'aurai pas
toujours
Le courage de vous les
demander.
Donnez-moi ce dont les autres
ne veulent pas,
Mais donnez-moi aussi
Le courage et la force
et la foi
Car vous êtes le seul à
donner
Ce que l'on ne peut
obtenir que de soi.
Je ne retiens à mon
usage personnel que les premières et dernières lignes, bien entendu.
Une fois que j'ai eu
trouvé une puissance supérieure et aussi et surtout la possibilité de prier,
tout à été (encore) plus facile pour moi.
Je suis toujours
impliqué dans AA mais sans pour autant tout y consacrer (lettre du mois dans
mon groupe, secrétaire d'aa-francité en 2001 et 2002 et maintenant président
d'aa-francité en plus de l'archivage).
Je peux dire que
maintenant, depuis que j'ai arrêté de boire, je suis globalement heureux.
Il y a bien entendu
encore des problèmes, de santé, financier, familiaux,
... comme tout le
monde, mais ma manière de les aborder est tout à fait différente.
J'ai depuis peu
adopté une petite fille charmante à 90 % du temps, une épouse qui je crois
tient à moi, un boulot que j'aime, des collègues intéressants, (notre
discussion de ce jour a porté sur les " assassins ",
les paraboles, les
miracles, les schismes,...) une santé pas trop mauvaise.
Rien de vraiment
mauvais, rien de vraiment merveilleux, mais j'en suis très satisfait, moi qui
voulais avant l'impossible et étais malheureux.
Voilà, je pourrais
encore écrire des pages mais je crois que ce serait exagéré.
Félicitations à ceux
qui arrivent au bout.
José
(Liège – Belgique).